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Actualité à la Hune

Bonheur et voile en mer du Nord

Une histoire simple

Loin des norias médiatiques, les marins de la mer du Nord ont un talent que chantait Brel, ou presque : avoir dans les yeux des yachts quand dans la main ils tiennent la barre forcément franche d’un engin frôlant la vingtaine de pieds, voire moins. L’un d’eux, Pierre-François Deniau, propriétaire d’un Kelt 6,20 et affilié «depuis plus de 30 ans» au Yacht Club de la Mer du Nord (YCMN), a pris sa plume pour nous raconter sa journée plus que particulière passée à bord d’un Dragon. C’était «l’autre jour», pendant une régate marquant le 60e anniversaire de son cher YCMN. C’était «beau», affirme-t-il. Ses mots sont beaux, aussi. Beaux et simples à la fois.
  • Publié le : 18/07/2018 - 02:30

Une histoire simpleEn pleine régate ! L’auteur est à l’écoute de foc à bord de Norma, Dragon de tous ses rêves. Photo @ Jérôme Delecour.

Il existe des moments dont on rêve, et le rêve est déjà à lui seul une richesse.

Mon premier rêve identifié de voilier fut un Dragon amarré dans le bassin du commerce de Granville alors que j'avais 8 ans. J’apprenais alors à naviguer sur une caravelle au sein d’une petite école de voile qui deviendra le grand CRNG, le Centre Régional Nautique Granvillais.

A l’époque, dans la revue Bateaux, chaque dossier de présentation offrait au lecteur une vue «écorchée» du bateau étudié. Cette illustration était la porte grande ouverte à nos imaginaires : nous rêvions membrures, lisses, bordés, hiloires, emplanture, parfois couchette-cercueil pour les habitables. Nous détaillions barres de flèche, guignol, hautes ou basses bastaques et tout cet accastillage qui, pour les premiers winches, étaient des cabestans en réduction.

Enfin le rêve se magnifiait lorsqu’on voyait «en vrai» ces ouvrages de charpentier de marine dont la précision des ajustements rivalisait avec celle des grands luthiers affinant à la lame tranchante l’âme de leur violon. Ces bateaux d’acajou et de teck sonnaient d’ailleurs comme des instruments de musique, avec une note fondamentale et des harmoniques.

Petit concerto

Le clapot ou la vague les font chanter différemment, encore. Chaque navigation est un petit concerto où la coque joue son solo, où vagues, gréement, voiles et vent répondent avec ferveur. Ne vous étonnez pas que sur Norma, Pascal ait évoqué la Callas en cette régate classique. Et puisque c’est la qualité des vernis qui «fait» le son d’un Stradivarius, émerveillez-vous à la vue des satins, des mâts et des brillants de tous ces vernis qui allument la couleur des bois comme rosissent les joues d’une jeune fille romanesque lors d’une vive émotion.

Une histoire simpleDroits comme le fil à plomb, à bord, quand tout penche, à terre.Photo @ Jérôme Delecour.

Ce Dragon, donc, représentait pour moi le bateau-passion, l’aboutissement de la voile de plaisance pour un fou, puisque la passion est une folie. Pascal, devinant à travers ce qu’il avait lu de moi mon intérêt pour les bateaux anciens, avait eu la gentillesse de m’informer de son chantier de restauration de Norma. Je le rencontrais donc bientôt sous le hangar d’hivernage, travaillant Norma avec autant d’amour que de compétence. Ce fut un joli moment.

Quand le hasard voulut qu’il manquât à Pascal un équipier pour la régate classique des 60 ans du YCMN, il advint que mon rêve de naviguer en Dragon se réalisa. En embarquant, je constatais que Norma est incroyablement préservée de tout modernisme. Les bastaques à embraque par un volant sont par exemple un gourmand voyage dans le temps.

Déraison joyeuse

Nous avions, Pascal, Serge et moi, suffisamment d’air pour mouiller les plats-bords et faire courir l’eau verte par moments le long des hiloires. Formidablement équilibrée et agile, Norma réjouit son barreur, et fille bien élevée, elle salue dans les surventes. Douze à quinze nœuds de vents, un peu de creux sur les hauts-fonds, un envoi de spi qui était une première, il n’a rien manqué pour le bonheur de l’équipage.

Une histoire simpleDes mots simples pour des lignes pures. Ainsi naviguent les gens du Nord.Photo @ Jérôme Delecour.

A la remise des prix, nous côtoyions un autre skipper de voilier classique. Ayant enfilé un blazer pour honorer la régate, il parlait lui aussi avec une déraison joyeuse de repenser totalement son gréement, évoquant des budgets extravagants en étude et la réalisation d’un ensemble, mâts, gréements, voiles.

Bravo à Pascal et à tous ces fous passionnés, car il est plus facile d'écrire quelques phrases que d'entretenir avec constance une merveille de la voile comme cette chère Norma, et comme les formidables voiliers de ses concurrents. J'aime bien, comme les Anglais, l'idée qu'un beau navire soit du sexe féminin.

Une histoire simpleQuand deux régates distinctes utilisent au même moment le canal 77...Photo @ Jérôme Delecour.

P.S. Quand deux régates distinctes utilisent au même moment le canal 77, les interprétations des ordres de départ deviennent surréalistes, mais le surréalisme n’est-il pas belge, comme nos juges arbitres ?

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